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Œdipe
En survolant l’histoire de l’humanité et les mythes fondamentaux qu’elle génère, on doit convenir que tous les existants ne peuvent pas, comme Jacob, tenir tête à Dieu. Seuls quelques privilégiés y parviennent, et cela après de longues épreuves qui sont d’ailleurs autant d’initiations, c’est-à-dire de franchissements de seuils. La fable grecque d’Œdipe est à cet égard particulièrement éclairante, à condition qu’on veuille bien la débarrasser – sans la nier – de l’interprétation psychanalytique qui en a été faite par Freud. Car Œdipe est l’exemple parfait de l’humain confronté au divin. Un humain qui, par son orgueil – ou plutôt sa vanité et son appétit de pouvoir –, se trouve accablé lamentablement parce qu’il n’a jamais été véritablement maturé et qu’il en est resté au stade des instincts primaires, ceux qui se logent inconsciemment dans le cerveau reptilien.
La plus ancienne relation de la légende d’Œdipe est Œdipe roi, la pièce de théâtre de Sophocle, datant du milieu du Ve siècle avant notre ère. Cela ne veut pas dire qu’il n’ait pas existé auparavant d’œuvre littéraire sur le même sujet, mais il faut toujours reconnaître que la mythologie grecque, même dans la Théogonie d’Hésiode et dans les poèmes homériques, nous est parvenue sous une forme « intellectuelle », « artistique », probablement déformée par rapport aux archétypes. Cependant, le fait que ce soit une pièce de théâtre, plus exactement une « tragédie », incite à croire que le schéma primitif de la fable est respecté. En effet, une tragédie, chez les Grecs de l’Antiquité, est encore une liturgie religieuse : c’est littéralement le « sacrifice du bouc » autrement dit la représentation d’un sacrifice sanglant. Le théâtre, en Grèce comme dans l’Europe du Moyen Âge, est le prolongement de longs offices religieux. Les représentations théâtrales avaient lieu lors des grandes fêtes, et uniquement en ces occasions. D’où le caractère sacré de ces tragédies qui témoignent d’antiques rituels liés à des mythes fondateurs.
Il faut donc examiner l’histoire d’Œdipe, qui est liée non seulement à l’oracle de Delphes, mais à l’histoire archaïque des cités rivales de Thèbes, de Corinthe et d’Athènes, à travers le canevas dramatique légué par Sophocle. Œdipe est le fils de Jocaste et de Laïos, reine et roi de Thèbes. C’est Jocaste elle-même qui s’exprime : « Un oracle fut dicté jadis à Laïos, je ne dirai pas par Apollon lui-même, mais par un de ses ministres. Cet oracle annonçait que sa destinée le condamnait à périr de la main d’un fils qu’il aurait de moi […]. Pour son fils, les trois jours qui suivirent la naissance s’étaient à peine écoulés, que, lui liant les pieds, Laïos le fit jeter, par des mains étrangères, dans le vallon d’une montagne inaccessible » (Œdipe roi). Il s’agit là d’une authentique révolte contre Dieu : le père, avec la complicité de la mère, veut déjouer une destinée fatale fixée de toute éternité.
Mais tout ne se passe pas comme prévu. Dans la scène finale de la tragédie, Phorbas, messager de Corinthe, vient annoncer à Œdipe la mort de ceux qu’il croit être ses parents. Phorbas parle avec un vieux berger thébain : « Quand, sur le mont Cithéron, nous conduisions, dit le messager, lui deux troupeaux, et moi un seul, je le voyais souvent. » Phorbas s’adresse alors directement au berger : « Te rappelles-tu que tu me remis un enfant pour l’élever comme mon propre fils ? » Le berger se souvient en effet que, empli de pitié pour le nouveau-né dont il avait percé les pieds afin de le suspendre à un arbre, il n’avait pu se résoudre à l’abandonner aux bêtes sauvages. Il apporte la confirmation qu’il lui a confié l’enfant « aux pieds enflés » (c’est le sens du nom d’Œdipe). Phorbas corrobore les paroles du berger et explique qu’ayant pris l’enfant avec lui, il est allé le porter à Polybe et Mérope, roi et reine de Corinthe qui se lamentaient de ne pas avoir de descendance. Polybe et Mérope adoptèrent et élevèrent le jeune garçon comme s’il avait été leur propre fils.
Des textes postérieurs à la tragédie de Sophocle s’étendent sur des détails. À la cour du roi Polybe, Œdipe devient un jeune homme ayant toutes les qualités. Les officiers du roi admirent en plusieurs occasions son intelligence et son adresse. Mais, vainqueur dans tous les jeux du gymnase, il excite fatalement la jalousie de ses compagnons. Un jour, l’un d’entre eux, pour le mortifier, lui dit publiquement qu’il n’est qu’un enfant trouvé. Une telle anecdote se retrouve fréquemment dans les récits mythologiques et dans les contes populaires[112]. Œdipe est profondément atteint par cette flèche empoisonnée, et cela va modifier tout le cours de son existence. Car, jusqu’à présent, la révolte contre Dieu était celle de ses parents : elle va maintenant devenir la sienne. Ayant interrogé à maintes reprises celle qu’il considère comme sa mère, il n’obtient aucune réponse : Mérope le chérit vraiment comme s’il était son fils biologique et élude toutes les présomptions avancées par Œdipe. Désespéré et anxieux d’en savoir plus, celui-ci va consulter l’oracle de Delphes. Le message qu’il reçoit n’est guère rassurant : « Ne reparais plus dans ton pays natal si tu veux éviter de tuer ton père et de devenir l’époux de ta mère. »
Terrifié par cette prophétie, Œdipe va se précipiter dans le piège que lui tendent les dieux et que Jean Cocteau a admirablement décrit dans sa pièce de théâtre La Machine infernale (dont le titre, à lui tout seul, résume la tragédie vécue par le malheureux héros). Résolu de ne jamais retourner à Corinthe qu’il considère comme sa patrie, il s’en va vers la Phocide. Or, arrivé près du bourg de Delphes, il rencontre, dans une étroite vallée qui ne permet qu’un passage à la fois, un char qui vient en sens inverse, transportant quatre personnes, dont un vieillard qui lui demande sèchement et violemment de s’écarter pour le laisser passer. Fier et orgueilleux qu’il est, Œdipe refuse. La querelle s’envenimant, le vieillard et lui en viennent à se battre. Le vieillard est tué et Œdipe poursuit son chemin, bien persuadé d’avoir, au péril de sa vie, sauvé son honneur en état de légitime défense.
La psychanalyse s’est emparée de tous ces détails, et il faut bien avouer qu’ils ont leur importance. Comme le dit Paul Diel dans son remarquable ouvrage, Le Symbolisme dans la mythologie grecque[113], « les tendons coupés à Œdipe enfant symbolisent une diminution des ressources de l’âme, une déformation psychique qui caractérisa le héros toute sa vie […]. Le mythe compare ainsi la démarche de l’homme à sa conduite psychique. […] Or, l’homme psychiquement boiteux est le nerveux. Œdipe est le symbole de l’homme chancelant entre nervosité et banalisation. Il surcompense son infériorité (l’âme blessée) par une active recherche d’une supériorité dominatrice. Mais sa réussite extérieure deviendra cause de sa défaite intérieure ». Œdipe n’est pas à la hauteur de Jacob : celui-ci est devenu boiteux après sa confrontation avec Yahvé. Œdipe est boiteux avant même d’agir. Il est boiteux par nature. Il est marqué définitivement par l’échec, même s’il sort apparemment vainqueur de l’épreuve. De plus, dit encore Paul Diel, « comme toute cavité (antre du dragon, enfer, etc.) le chemin creux est symbole du subconscient ». La rencontre d’Œdipe et de son père, rencontre fatale, se produit donc dans les plus basses couches de la conscience. Œdipe ne sait rien, il est innocent : et pourtant, cette agression contre le père figure nettement « le conflit meurtrier qui déchire l’âme du boiteux : l’ambivalence entre la vanité blessée et la vanité triomphante ». C’est là toute la différence entre Œdipe et Jacob. Jamais Jacob n’a cherché à tirer parti de sa lutte avec « l’ange ». Œdipe, au contraire, se glorifiera d’avoir éliminé un homme qui s’opposait à lui. L’orgueil qui domine Œdipe est ce qui causera sa perte.
Voici donc Œdipe lancé sur la route de son destin. Il se dirige vers Thèbes, toujours inconsciemment, dans une sorte de regressus ad uterum. Mais la ville de Thèbes est tourmentée par la présence, en dehors des enceintes, d’un monstre indéfinissable, au visage et à la poitrine de jeune fille, le reste du corps étant léonin. Ici l’Égypte et la Grèce se mêlent en une même origine mythologique. Ce monstre est en effet le Sphinx, ou plutôt la Sphinge, être ambigu qui symbolise une féminité énigmatique que doit décrypter et démystifier tout être masculin. Ce Sphinx interroge tous ceux qui passent près de lui aux portes de Thèbes et leur pose une question à laquelle ils doivent répondre sous peine d’être dévorés. C’est une calamité pour Thèbes et, depuis la mort du roi Laïos, Créon qui, en tant que frère de la reine, assume le rôle de régent, a fait savoir que celui qui aurait raison du Sphinx deviendrait roi de Thèbes en épousant la reine veuve Jocaste.
Œdipe, en apprenant cela, ne se tient plus de joie. Il découvre tout à coup la puissance de son orgueil en même temps que son désir profond de contrer le destin qui lui a été assigné par les dieux. Sa révolte est immédiate : lui, le fils du roi de Corinthe, peut-être un bâtard né de l’union accidentelle de deux êtres – et, qui sait ? de deux êtres de classe inférieure –, il doit s’affirmer et prouver au monde entier non seulement sa valeur mais sa raison de vivre. C’est pourquoi il se lance avec une prétention démesurée dans l’épreuve proposée sans même savoir quels en sont les tenants et aboutissants. Œdipe, avant d’être aveugle physiquement, est déjà atteint de cette cécité psychologique qui causera plus tard sa perte, à moins que ce ne soit son ascension vers un état supérieur de l’être.
Le voici donc devant la Sphinge. C’est évidemment un monstre : il a la tête, le visage, les mains, la poitrine d’une jeune fille, le reste du corps d’un chien ou d’un lion, la voix d’un homme, la queue d’un serpent, les ailes d’un oiseau et les griffes d’un félin. Il se tient sur une colline, juste à l’entrée de Thèbes. Là, il arrête tous les voyageurs, leur propose une énigme captieuse et dévore ceux qui ne peuvent la résoudre. Plusieurs milliers d’infortunés ont déjà péri dans cette aventure. Et pourtant, quoi de plus simple que cette énigme : quel est l’animal qui a le matin quatre pieds, deux à midi, et trois le soir ? C’est une question stupide, bien entendu, mais pernicieuse. Œdipe, chargé d’une stupidité innée, est le seul capable de la comprendre et d’y répondre : « c’est l’homme qui, dans son enfance, marche à la fois sur ses pieds et sur ses mains, dans l’âge adulte seulement sur ses deux pieds et, dans sa vieillesse en s’aidant d’un bâton comme troisième pied ». Le monstre, entendant cette réponse, et se voyant démasqué dans sa stupidité, ne peut continuer à vivre : il s’élance du rocher où il se juchait et se brise la tête au fond de l’abîme.
De nombreux récits d’origine mythologique font état de la victoire d’un héros sur un monstre : tel est le cas du Siegfried-Sigurd germano-scandinave, vainqueur du dragon Fafnir, ou de Tristan sur le « grand serpent crêté » d’Irlande, sans parler du roi Arthur – aidé par saint Efflam – qui pourchasse le dragon qui terrorisait la Lieue de Grève, au nord de la Bretagne armoricaine. Dans chacun de ces récits, on voit le héros franchir une étape initiatique, acquérir certains pouvoirs magiques ou épouser une princesse, ce qui est symbolique d’une prise de pouvoir. Mais il faut remarquer qu’Œdipe ne tue pas le dragon par l’épée : il se contente de néantiser le monstre en le prenant à son propre piège, comme le fait, dans la légende bretonne, saint Efflam capturant le dragon – et le captivant – en lui mettant son étole autour du cou.
Le monstre éliminé est de nature féminine : c’est la Sphinge, image évidente d’une féminité agressive, dévoreuse, redoutable. L’interprétation psychanalytique qui en a été faite depuis les réflexions de Freud ne laisse aucun doute sur ce point : Œdipe est hanté par l’aspect terrifiant de la femme, en l’occurrence d’une mère phallique et, dans sa rencontre avec la Sphinge, il démystifie complètement cette image de la mère dévoreuse. Il a vaincu cette fameuse terreur de la vagina dentata, le sexe profond, ce sexe qui saigne parfois, ce sexe mystérieux et engloutisseur que le peintre Gustave Courbet a si admirablement représenté dans son célèbre et scandaleux tableau fort subtilement intitulé « l’Origine du monde ».
Œdipe est libéré. Du moins, il se croit libéré alors que les mâchoires du piège infernal que lui ont préparé les dieux se referment sur lui. Œdipe s’est révolté contre les dieux en fuyant Corinthe, mais il n’en a pas perdu pour autant la mémoire : il est fils de roi, il veut régner. L’occasion se présente à lui, et puisqu’il refuse de régner sur Corinthe et qu’un trône lui est offert en même temps qu’une femme, il régnera sur Thèbes. Son ambition et son appétit de pouvoir font tomber les dernières barrières qui auraient pu lui éviter un si tragique destin.
D’ailleurs, pendant de nombreuses années, après avoir épousé Jocaste, il est heureux. Il vit dans l’inconscience. Jocaste a mis au monde quatre enfants, deux fils, Étéocle et Polynice, et deux filles, Antigone et Ismène. Œdipe est comblé, Jocaste également, et tout se passe dans la sérénité absolue, dans le meilleur des mondes possible. Mais les dieux n’ont pas oublié l’affront que leur a infligé Œdipe en fuyant l’oracle. L’illusion va bientôt se dissiper. Une peste s’abat sur Thèbes, beaucoup plus redoutable que le Sphinx, car elle n’épargne personne. Bien entendu, on envoie des messagers consulter l’oracle de Delphes. La réponse est sans ambiguïté : « Cette calamité ne cessera que le jour où le meurtrier de l’ancien roi Laïos sera connu et banni de la Béotie. »
Œdipe ne peut plus reculer. Il est roi et assume toutes les lourdes responsabilités de sa fonction : « C’est à moi de remonter à la source du crime, et de produire au grand jour […]. Je vais parler comme étranger à ce que l’oracle vient de nous apprendre, comme étranger au crime qui s’est commis, et dont je ne puis découvrir la trace si l’on ne m’en fournit pas les moyens. Reçu depuis peu de temps au nombre des citoyens de Thèbes, je ne puis vous secourir que par cet ordre que je vais publier. Quiconque d’entre vous sait de quelle main a péri Laïos, fils de Labdakos, je l’invite à me le découvrir sans déguisement. Si celui qui en fut l’assassin craint d’être dénoncé, qu’il prévienne la dénonciation et s’accuse ; il n’aura rien de fâcheux à souffrir, et l’exil sera son seul supplice. » (Œdipe roi.)
Après ces bonnes résolutions d’Œdipe et l’intervention du devin aveugle Tirésias – qui connaît la vérité mais ne la dévoile que par allusions –, la pire confusion s’installe dans le palais royal de Thèbes. Œdipe, qui vient d’accuser Tirésias et son beau-frère Créon de comploter contre lui, en vient à raconter le drame qu’il a vécu en tuant le vieillard rencontré dans une gorge étroite, près de Delphes : « Près des trois chemins, un héraut et un homme tel que tu me l’as décrit [Laïos], montés sur un char, parurent devant moi. Le conducteur et le vieillard lui-même voulurent m’écarter avec violence. Dans ma colère, je frappe le guide audacieux qui me poussait hors du chemin. Le vieillard, qui me voit passer près du char, m’observe et m’atteint de son fouet sur le milieu de ma tête. Il en porta bientôt la peine. Je le frappai du bâton dont ma main était armée ; aussitôt, il tomba du haut de son char à la renverse, et roula dans la poussière. Tous ses compagnons périrent sous mes coups. » (Œdipe roi.) C’est alors qu’arrive le messager de Corinthe venant annoncer à Œdipe la mort de Polybe, celui qu’il croit son père. Œdipe, qui commençait à craindre le pire, reprend espoir : sans pouvoir nier qu’il est le meurtrier involontaire de Laïos, il se réjouit d’avoir fait mentir l’oracle d’Apollon, puisque Polybe est mort de sa belle mort et qu’il n’a évidemment pas épousé Mérope.
Il se réjouit trop vite, car le messager va lui ouvrir les yeux sur une réalité implacable : « Polybe ne t’est rien par le sang. […] Sache qu’il te reçut de mes mains comme un cher présent. » Et le messager d’expliquer les circonstances dans lesquelles il avait accepté de s’occuper de l’enfant aux pieds troués que lui avait remis le berger de Laïos. Œdipe, toujours dévoré par l’orgueil, se demande alors s’il n’est pas un simple fils d’esclave. Il ordonne qu’on lui amène le berger censé l’avoir confié au messager. Jocaste, qui soupçonne la vérité, tente vainement de le faire renoncer à son enquête.
Le berger, mis en présence d’Œdipe et de Jocaste, met fin aux derniers doutes que pouvaient encore avoir le roi et la reine de Thèbes. Œdipe s’écrie : « Hélas ! tout est enfin éclairci. Ô lumière du jour, je te regarde pour la dernière fois, moi qui suis né de parents dont je n’eusse jamais dû naître, moi qui ai formé des nœuds incestueux, moi qui ai versé le sang de mon père. » On connaît la suite : Jocaste, incapable de supporter l’horrible réalité, se retire et s’étrangle. Œdipe se lamente et se révolte contre lui-même et, sans plus attendre, se crève les yeux.
Les psychanalystes ont interprété ce geste comme un équivalent de la castration. Œdipe n’est plus capable, lui non plus, de supporter l’horreur de sa situation, il préfère ne plus rien voir et, pour se châtier lui-même par où il a commis le crime, il en vient à s’émasculer symboliquement. Cette interprétation n’est pas sans intérêt, mais elle ne tient pas compte de la dimension métaphysique – et même religieuse – de cette tragédie qui est, il faut le répéter, un rituel sacré dont les prêtres sont des humains confrontés aux dieux. Et ce sont les dieux qui sortent vainqueurs de l’épreuve, car les dieux, selon la conception pessimiste des Grecs, peuvent s’acharner sur les existants humains qui s’obstinent à vouloir détourner leurs plans. Est-ce Apollon ou Zeus qui en a ainsi décidé ? On ne le sait pas. Mais c’est la même entité divine que l’Élohîm de la Genèse : en se révoltant contre le plan divin, Œdipe s’est mis « hors la loi » et il doit subir les conséquences de cette révolte.
On peut comparer le destin d’Œdipe à celui d’Orphée, autre personnage mythique et emblématique de la fable grecque. Orphée, qui voit mourir Eurydice, celle qu’il aime passionnément, n’admet pas le fait accompli. Il engage une révolte insensée contre toutes les divinités, se fiant pour cela à son art et à son habileté. Il est en effet un charmeur, et par ses charmes (en latin carmina, mot qui signifie à la fois « chants » et « sortilèges »), il parvient à remonter le temps, à fléchir tous les êtres de l’autre monde, à passer la frontière entre la vie et la mort, et à ramener son Eurydice vers la surface terrestre.
Mais cette victoire apparente est soumise à une condition formelle qu’Orphée sera incapable de respecter. Le maître des Enfers lui a rendu Eurydice sous réserve qu’il ne se retourne jamais sur le chemin du retour, ce qui veut dire qu’il doit complètement oublier ce qui s’est passé, qu’il doit néantiser un événement fâcheux, comme si ce passé n’avait jamais existé. Mais l’impatience d’Orphée a faussé le jeu, comme la volonté de savoir d’Œdipe a précipité sa chute dans les ténèbres. Orphée, se lamentant sans cesse de la perte d’Eurydice et de sa faiblesse, mourra bientôt, déchiré et lacéré par les Bacchantes qu’il a longtemps méprisées. Il sera donc démembré, sans aucun espoir d’être rétabli dans son intégralité. Mais n’était-il pas déjà démembré de son vivant ? Œdipe n’est pas « éclaté », lui, il est au contraire tout entier concentré sur son ego, il est sûr de lui, et c’est ce qui le perdra, du moins en apparence. Car il ne faut peut-être pas prendre toute cette histoire à la lettre.
Le schéma œdipien se retrouve sous de multiples variantes dans de nombreuses traditions, savantes ou populaires, comme en témoigne un conte oral provençal recueilli à la fin du XIXe siècle[114]. Il s’agit d’une veuve, très riche, qui veille jalousement sur un fils qu’elle aime d’une façon trop exclusive. En fait, elle le châtre, surveillant ses moindres gestes, comme si elle voulait se le réserver pour elle-même. Elle pourrait incarner la Sphinge, cet aspect dévorateur de la mère phallique. Lorsqu’elle s’aperçoit que son fils a des relations sexuelles avec sa jeune domestique, elle la congédie brutalement, profitant d’une absence momentanée de son fils. Elle prend place dans le lit de la servante dans le but de donner au jeune homme une sévère leçon de morale. Malheureusement, elle s’endort, et lorsque le fils revient au logis, quelque peu éméché et très excité, il se précipite aveuglément sur la femme qui occupe son lit, croyant qu’il s’agit de la servante, et la viole littéralement sans que celle-ci ait le temps de réagir.
En soi, cela ne serait qu’un incident sans gravité. Mais il y a une conséquence fâcheuse : la dame veuve s’aperçoit bientôt qu’elle est enceinte. Elle parvient néanmoins à cacher sa grossesse et accouche dans le plus grand secret d’une petite fille qu’elle fait élever au loin par une femme de confiance. Les années passent. Le sentiment maternel de la veuve prend le dessus sur sa honte. Elle explique à son fils qu’elle s’occupe d’une jeune orpheline et qu’elle voudrait bien la faire venir à la maison pour parfaire son éducation.
Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes si le fils ne tombait pas follement amoureux de la jeune fille, allant jusqu’à vouloir l’épouser. La mère essaye de l’en dissuader, mais rien n’y fait. Le jour du mariage, « la cérémonie se fit à la mairie et à l’église. En rentrant à la maison, la mère, affolée par son désespoir, monta dans sa chambre, écrivit sur un morceau de papier l’horrible vérité et se tira un coup de pistolet dans le cœur ». Le fils trouve alors sa mère morte, lit la confession de celle-ci et, dans son désespoir, se tue également. « La jeune veuve les fit enterrer séparément et voulut qu’on écrivît sur la tombe de l’un : ici repose mon époux, mon frère et mon père ; et sur celle de l’autre : ci-gît ma mère, la mère et la femme de mon mari. Puis elle entra dans un couvent pour y passer le reste de ses jours. »
Cette tragique et pitoyable aventure, peut-être inspirée par un fait divers réel, contient les principaux éléments du schéma œdipien. Certes, ce n’est pas à cause d’un oracle que toute cette « machine infernale » se déclenche, mais le fait que la dame en question soit une mère possessive est une sorte de fatalité qui s’acharne contre tous les protagonistes de l’histoire. La mère est littéralement possédée par l’Anagkê telle que les Grecs la ressentaient. Elle tombe dans un premier piège du destin en voulant garder son fils pour elle et le préserver de toute souillure « morale ». Le deuxième piège est plus redoutable, puisqu’elle amène le loup dans la bergerie en faisant venir sa fille sous son toit. Désormais, tout est joué. Et comme Jocaste, la veuve, par ailleurs fort respectable, se fait broyer par la fatalité, entraînant avec elle son malheureux fils.
En dernière analyse, la légende d’Œdipe, toute tragique qu’elle paraisse, est beaucoup plus sereine, pour peu qu’on veuille bien mettre à l’écart l’interprétation psychanalytique de l’aveuglement volontaire comme un substitut de la castration, ou encore celle, plus traditionnelle, qui explique cet aveuglement comme la prise de conscience d’une indignité morale. En fait, la tragédie d’Œdipe se termine bien, même si ses deux fils Étéocle et Polynice vont s’entre-tuer, et même si sa fille Antigone subit un sort déplorable après avoir bravé tous les interdits. Et c’est encore Sophocle qui en porte témoignage dans un autre de ses drames, Œdipe à Colone.
Œdipe est chassé de Thèbes parce qu’il l’a demandé et à cause de l’hostilité marquée de Créon et de ses deux fils. Mais Antigone, bientôt rejointe par sa sœur Ismène, va conduire l’aveugle Œdipe vers le lieu où il trouvera sinon sa rédemption, du moins sa réconciliation avec les divinités. En se crevant les yeux, Œdipe n’a fait que remonter le temps : il est revenu à l’état d’innocence primitive, celui d’avant l’arbre de la Connaissance, lorsque les yeux d’Adam et Ève n’étaient pas encore dessillés et qu’ils ne savaient pas qu’ils étaient nus. En ce sens, on peut dire qu’Œdipe, après un long parcours initiatique où, à la recherche de lui-même, il errait à travers les pires expériences de la vie, réussit sa mort. Le voici donc à Colone, non loin d’Athènes, dans un bois consacré aux Euménides.
Ces Euménides, dont le nom signifie les « Bienveillantes », sont l’aspect bénéfique des divinités féminines du destin qu’on appelle les Érynnies (les « furies », les « vengeresses ») lorsqu’on les considère sous leur aspect maléfique. Étant donné les souffrances d’Œdipe et le dévouement d’Antigone, ce sont les Euménides qui accueillent le proscrit. Œdipe pourra donc mourir en paix, libéré de ses tourments, en quelque sorte absous à la manière chrétienne, et bénéficiant en outre de la généreuse protection de Thésée, le roi d’Athènes.
Les derniers instants d’Œdipe sont entourés d’une étrange atmosphère : il dit à Thésée et à ses deux filles de le suivre en un endroit écarté du bois sacré. Antigone et Ismène baignent leur père et le revêtent d’une « robe nouvelle selon les rites prescrits ». C’est alors qu’après un « tonnerre souterrain » se fait entendre la voix du dieu, Zeus ou Apollon, on ne sait pas très bien : « Œdipe ! Œdipe ! qui te retient ? Marche. Tu tardes trop. » Œdipe demande alors à Thésée de protéger ses filles, puis il ordonne à celles-ci de se retirer. Il reste seul avec Thésée. Le chœur (c’est-à-dire le peuple) qui relate l’événement décrit ainsi la scène : « Nous nous retirons, gémissant et versant des larmes sur les pas de ses filles. À quelques pas de là, nous tournons la tête : Œdipe avait disparu, et Thésée, la main sur le front, se cachait les yeux, comme frappé de terreur à l’aspect de quelque spectacle horrible. Bientôt nous l’avons vu se prosterner pour adorer à la fois la Terre et l’Olympe où résident les dieux. Thésée, seul entre les mortels, pourrait dire comment il a péri. La foudre n’est pas tombée sur lui pour le consumer, nulle tempête n’est venue du sein des mers pour l’enlever : ou quelque dieu l’a ravi, ou les fondements de la terre se sont ouverts d’eux-mêmes pour lui ménager un passage facile aux enfers. » (Œdipe à Colone.)
De toute évidence, il ne s’agit pas d’un châtiment infligé à Œdipe par des divinités courroucées, mais plutôt d’une sorte d’apothéose qui fait penser à l’assomption d’Élie projeté dans le ciel dans un char de feu, selon le récit biblique. « Sa mort a été douce et merveilleuse » précise Sophocle qui ajoute : « Il faut donc bien moins le pleurer que l’envier. »
Cette phrase du poète grec est à méditer. Oui, Œdipe a été un « révolté de Dieu ». Il n’a pas accepté le sort que lui réservait la divinité. La révolte d’Œdipe était louable, car il refusait de devenir un criminel, d’où sa fuite de Corinthe et toutes les transgressions involontaires qu’il était obligé d’accomplir, entraîné qu’il était dans l’engrenage de cette « machine infernale ». Il ne pouvait pas s’en sortir, puisque les dieux en avaient décidé ainsi. Au moins, Job, dans le récit biblique, a encore sa liberté : il peut blasphémer ou se soumettre. Au moins Jacob, qui transgresse toutes les lois humaines et divines, a la possibilité d’accepter ou de refuser le fameux « combat avec l’ange ». Œdipe n’a pas le choix. Comme les héros germaniques qui savent que tous leurs efforts seront vains mais qui les assument quand même, Œdipe, malheureux existant humain, tente désespérément de se montrer digne de son « aventure humaine ». Il n’y réussit pas. Mais les dieux, pris de pitié, le rédiment et l’admettent dans un éternel présent.
Il y a dans la tragique légende d’Œdipe quelque chose de chrétien, du moins si l’on veut bien oublier un instant que les dieux grecs s’acharnent sur certains mortels. Mais peut-être est-ce pour que ces malheureux mortels manifestent leur sainteté ? Dans le célèbre Livre des Morts des anciens Égyptiens, lorsque l’âme du défunt quitte son corps, il doit affirmer qu’il n’a pas commis de méfaits durant son existence, et c’est à cette condition qu’il est admis dans l’Aventi, ce séjour bienheureux situé à l’ouest du monde et où règne le dieu Osiris, le démembré ressuscité comme le sera le Christ.
Il y a incontestablement des accents chrétiens dans le récit de Sophocle concernant la mort d’Œdipe. Une comparaison s’impose alors avec un texte chrétien considéré comme apocryphe, rédigé vraisemblablement au IIIe siècle, et dont l’original grec a été transcrit en de nombreuses langues et répandu largement dans les primitives communautés chrétiennes d’Orient et d’Occident : l’Apocalypse de Paul. Censé être écrit par l’apôtre Paul de Tarse, le récit le présente « ravi » dans l’autre monde par un ange qui lui dit de regarder vers la terre : « Je vis un homme sur le point de mourir […]. Je regardai de nouveau et vis toutes les œuvres qu’il avait accomplies au nom de Dieu, tout ce qui l’avait occupé, qu’il s’en souvînt ou non ; tout cela se dressait devant lui, à l’heure de la détresse. […] Avant qu’il ne quittât ce monde, il fut entouré des anges saints et des anges mauvais : je les vis tous, mais les anges mauvais ne trouvèrent point demeure en lui ; les anges saints, au contraire, s’emparèrent de son âme et la guidèrent[115]. » Ces anges de la tradition judéo-chrétienne ne sont-ils pas les équivalents des Euménides grecques ?
Il est étrange de constater l’existence d’une communauté spirituelle qui englobe la mentalité grecque indo-européenne et celle, d’origine sémitique, qui s’est développée, surtout à Alexandrie, au début de l’ère chrétienne et qui a subi, c’est certain, des influences gnostiques. Le texte de l’Apocalypse de Paul ramène formellement à la fin « apaisée » du malheureux Œdipe, ce « maudit des dieux » dont les monstruosités ont été jugées involontaires par les puissances de l’au-delà. « Recueillant l’âme au sortir du corps, [les anges] l’embrassèrent aussitôt comme on embrasse un être familier, disant : Courage, âme ! car tu as fait la volonté de Dieu tant que tu étais sur la terre. Vers elle vint l’ange qui la surveillait jour après jour[116] ; il lui dit : Courage, âme ! je me réjouis en toi, car tu as fait sur la terre la volonté de Dieu, et moi, je rapportais à Dieu toutes tes bonnes actions, telles quelles. De même l’Esprit s’en vint à sa rencontre et lui dit : Âme ! ne crains pas, ne te trouble pas en attendant d’arriver au lieu que jamais tu ne connus ; je serai ton aide : en toi j’ai trouvé réconfort, au temps où j’habitais en toi, lorsque j’étais sur terre. L’Esprit la rassura, l’ange la prit et la mena au ciel[117]. »
Oui, Œdipe a fait la volonté de Dieu, même s’il s’est révolté contre l’oracle. Car si le sort des existants humains est parfois triste et tragique, les desseins de Dieu sont toujours impénétrables.